Les pourparlers tripartites Russie-Ukraine-États-Unis qui ont eu lieu vendredi 23 et samedi 24 janvier sont les premiers contacts directs publics entre Russes et Ukrainiens depuis que les Occidentaux, en particulier les Britanniques, ont fait échouer les pourparlers d’Istanbul au printemps 2022. Plus d’un million de victimes entre temps ! Et une guerre qui sera bientôt plus longue que la Première Guerre mondiale.
Si les sujets de divergences sont connus (question territoriale, garanties de sécurité) et les effets directs incertains, ces pourparlers sont importants symboliquement.
Elles ont aussi une importance politique qui réside à quatre niveaux, reflétant les intérêts de ceux qui se retrouvent sur la photo :
- L’obstination de l’UE et des États européens à surtout ne pas ouvrir de voie de résolution diplomatique au conflit laisse aux États-Unis le champ libre pour négocier à leurs profits et sur le dos des peuples européens : financement par l’Europe des armes américaines livrées à l’Ukraine et de l’intervention éventuelle de Washington sur une surveillance de la ligne de front ; appétits américains pour les terres rares ukrainiennes et prendre en main à leur profit la reconstruction de l’appareil énergétique ukrainien.
- Les Émirats arabes unis, qui figurent parmi les premiers États à avoir accepté de rejoindre le « Board of peace » de Trump qui veut démanteler l’ONU, se placent dans une position de prestataire de bons offices et consolident leur volonté d’apparaître comme les premiers relais de Washington dans la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient.
- Les autorités russes ont plusieurs fers au feu. Elles n’ont aucun intérêt à refuser frontalement la médiation étatsunienne, surtout qu’une partie non négligeable de la société russe soutient l’ouverture de négociations de cessez-le-feu, et que le capitalisme russe caresse l’espoir, certes faible, d’une levée partielle de certaines sanctions. Elles doivent résoudre une contradiction fondamentale entre les politiques (qui réaffirment urbi et orbi leur volonté de s’emparer du Donbass « par tous les moyens ») et l’armée qui en est à ce jour incapable, avec pour toile de fond une économie qui tient globalement mais dont le taux de croissance diminue fortement (autour de 1 % en prévision pour 2026).
- Les autorités ukrainiennes font face à un effondrement énergétique du pays du fait des bombardements russes, à un contournement massif de la mobilisation, à une crise politique interne, sans pouvoir accepter de renoncer à des territoires chèrement défendus.
Il y a aussi des absents : la France et les États européens. On mesure ici l’ampleur de l’impasse stratégique de la politique des classes dirigeantes européennes qui mènent une politique doublement à contretemps. D’abord ils discutent dans le vide de l’envoi de troupes après un éventuel cessez-le-feu en sachant pertinemment qu’il s’agit d’une ligne rouge pour Moscou. Ensuite parce qu’il n’y aura aucune issue militaire à cette guerre, contrairement à ce qu’ils ont misé depuis quatre ans.
Cette situation est également le reflet des recompositions de l’impérialisme au niveau international. Le pouvoir américain cherche à contrôler certaines des ressources clés en terres rares et à mettre fin à un conflit afin d’essayer d’ouvrir une sorte de brèche entre Moscou et Pékin, tout en portant le fer en Arctique contre la Russie. Il est donc lui-même pris dans des contradictions importantes. Le capitalisme européen, qui s’est largement sabordé par une politique ultralibérale de désindustrialisation avec l’aide de l’UE, se retrouve isolé, désorienté et affaibli. Des puissances régionales, comme les Émirats arabes unis, s’affirment sur la scène internationale en affichant leur proximité avec Washington tout en étant jalouse de leur autonomie d’action et de prise de position. En jeu, derrière ce positionnement, figurent le contrôle des axes commerciaux et énergétiques qui parcourent la région.
Comme l’écrivaient dans leur communiqué qui a suivi la rencontre avec le président de la République le 8 janvier dernier Fabien Roussel, Stéphane Peu et Cécile Cukierman : « Nous ne faisons confiance ni au Président Poutine, ni au président Trump. Nous demandons que la France avec une coalition de pays de l’Union européenne, élargie aux pays dits du sud global appelant également à la fin du conflit, poussent à des négociations de paix et dialoguent avec les deux parties. Ne laissons pas les États Unis discuter seuls avec la Russie. Il appartient à la France, seul pays de l’Union européenne à disposer d’un siège au Conseil de sécurité des Nations unies de faire valoir cet impératif.
À l’heure de l’agression contre le Venezuela et des menaces contre le Groenland, la sécurité des peuples européens implique plus que jamais d’agir en toute indépendance des États-Unis d’Amérique et de l’OTAN et d’engager les discussions avec tous les pays d’Europe en vue de la construction d’un espace de sécurité collective et de paix de l’Atlantique à l’Oural. »
Cela impose une initiative pour le droit international, le multilatéralisme et la démocratie des organisations de gauche et communistes en Europe, sur des bases anti-impérialistes, afin d’instaurer un rapport de force au niveau du continent. Pour l’instant, force est de constater que la riposte de la gauche en Europe est inaudible. Or, comme Jean Jaurès le pointait dans son discours au congrès de Bâle pour la paix de 1912 : « Mais, finalement, cette responsabilité inouïe pèse sur l’Internationale tout entière, d’abord à cause de notre solidarité et ensuite parce que nous devons empêcher que le conflit s’étende, qu’il dégénère en incendie et que les flammes enveloppent tous les travailleurs d’Europe. Empêcher cela c’est le devoir de tous les travailleurs du monde entier. Il ne s’agit pas d’une question nationale, mais d’une question internationale. »
Il est donc de la responsabilité des forces de paix, de transformation sociale et démocratique, en Europe de prendre conscience de la gravité extrême des dynamiques européennes et mondiales en cours, et de concevoir les initiatives nécessaires pour défendre les intérêts des peuples, de la classe travailleuse.
Vincent Boulet
responsable du secteur international du PCF
Article publié dans CommunisteS, numéro 1071 du 28 janvier 2026.