Un débat pour la défense du service public

Publié le 26 juin 2024

Il y avait urgence à tenir une soirée de réflexion (place du Colonel-Fabien) sur l’audiovisuel public suite au projet de réforme du gouvernement Macron-Dati visant à fusionner radios et télévisions en une seule entité sous la houlette d’une holding, même si le projet de loi a été stoppé pour l’heure par la dissolution de l’Assemblée nationale. Le débat a permis de poser la question de l’avenir du service public de l’audiovisuel public et des quelque 17 000 salariés face à la privatisation prônée par le RN. C’est dans ce contexte de graves inquiétudes sur le financement et la survie même de l’audiovisuel public qu’une trentaine de militants, responsables syndicaux, chercheurs, mais aussi journalistes a répondu à l’appel de la commission Culture du PCF et de son collectif Médias ce 17 juin afin de formuler analyses et propositions pour l’avenir de France Télévisions, Radio France, l’Ina, France Médias Monde, lors d’une table ronde qui aura duré plus de trois heures. 

Le chercheur Pierre Musso a introduit la soirée en clouant au pilori la réforme qui pour lui « n’a aucune justification », alors même que « l’audience des médias publics est au rendez-vous ». Le véritable objectif à ses yeux n’est autre qu’ « un contrôle direct du pouvoir », avec un risque d’uniformisation des contenus. La fusion des entités à statut divers va par ailleurs provoquer des renégociations des accords collectifs entrainant un surcoût estimé à 50 millions d’euros par an. Pierre Musso liste plusieurs propositions pour assurer la survie de l’Audiovisuel public : rétablissement de la redevance, taxe sur les jeux, maintien de recettes publicitaires plafonnées, etc. Mais aussi le retour de TF1 dans le giron public. La pérennisation du financement du budget de 4 milliards d’euros est urgente, car à la suite de la suppression de la redevance, le système qui est actuellement financé par une fraction de TVA vient à expiration en fin d’année. Quant à la privatisation proposée par le RN, le chercheur estime que cette mesure sera vite confrontée aux réalités, le gâteau du marché publicitaire étant de plus en plus réduit avec la concurrence des chaines privées comme TF1 et M6. Enfin, selon le chercheur une privatisation de l’AVP français serait une première mondiale contraire à la Charte du Conseil de l’Europe.

Prolongeant cette analyse, Fernando Malverde, journaliste et ex-élu SNJ CGT au CCE de France Télévisions, a rappelé le contexte d’un plan social permanent à France Télévisions. Pour faire face au « projet de destruction » de l’audiovisuel public, le militant syndical a lancé une série de propositions : une démocratisation des structures comme le Conseil d’administration, mais aussi sur les conditions de l’élection (par le Parlement) des présidences de l’Audiovisuel public (France Télévisions, Radio France et France Médias Monde). Sur le fond, l’urgence pour Fernando Malverde vise à « garantir le financement » de l’AVP en rétablissant la redevance et en élargissant son assiette pour aller vers « une redevance universelle tout support (TV, tablette, smartphone) » et la rendre progressive.

Ces réformes de structures doivent permettre de « reconstituer un grand pôle public de production interne et décentralisé avec des salariés permanents » ; et face aux plateformes, il est nécessaire de revoir les décrets Tasca pour permettre à France Télévisions d’« être propriétaire des productions qu’elle finance majoritairement, et à terme de « renforcer les coopérations européennes et francophones entre services publics audiovisuels (plateformes et services de vidéo à la demande, coproductions…), sans toutefois « empêcher l’accès aux antennes des producteurs indépendants ».

Pour dégonfler le slogan de la Macronie sur une « BBC à la française », la table ronde a permis de rétablir la réalité sur le service public d’outre-Manche. Claude Guéneau, journaliste et ancien élu SNJ-CGT à France 3 national, a rappelé les mesures d’austérité qui frappent la BBC avec un budget en baisse (– 30 % en dix ans), des suppressions d’emplois conduisant au rabougrissement des programmes (– 1 000 heures). La BBC, régie par un statut de société publique garantie par une « charte royale », compte 21 000 salariés avec un budget de 5 milliards de livres. Toutefois, a contrario des projets de Rachida Dati, la BBC, qui ne diffuse pas de publicité, maintient une redevance (environ 200 euros) – même si elle est actuellement gelée – garantie jusqu’en 2027.

Les échanges ont également permis d’avoir un aperçu concret des conditions de travail dans la station régionale de France 3 Nantes qui assure une information et des programmes de proximité que seul l’audiovisuel public peut permettre. Toutefois, Éléonore Duplay, journaliste SNJ CGT de cette station, a fait part des menaces pesant sur le réseau de France 3, tant de fusion que de privatisation, tout en dénonçant la situation actuelle avec les rapprochements entre France Bleu (radio) et France 3 (télé), conduisant à une dégradation de la qualité des programmes.

Un ressenti vivement partagé par les documentaristes Françoise Davisse et Élisabeth Jonniaux (SRF), pour qui aujourd’hui on a perdu la liberté de création face aux structures managériales. Alors comment défendre le service public quand on est confronté au refus du pluralisme par les hiérarques de France Télévisions, et les cabinets conseil chargés de « pérenniser l’idéologie dominante » imposée par des sociétés de production comme Mediawan.

Inquiétudes également exprimées par Françoise Lamontagne (ex-déléguée syndicale CGT de l’INA) pour qui la fusion de l’AVP pourrait à terme conduire à une vente par appartement de l’INA dont les fonds d’archives pourraient être sacrifiés en vue d’une commercialisation.

Pierre Mouchel (SNRT-CGT de France Télévisions) a mis en garde contre le projet Dati qui vise avant tout à faire des économies en remettant en cause le panachage des ressources (publicité, redevance et droits sur les œuvres). Parmi les ripostes envisagées, il est nécessaire d’élaborer un cahier des charges de l’Audiovisuel public plus éthique, maintenir la publicité comme moyen de financement (- 450 millions soustraits par la réforme Sarkozy) tout en veillant aux couvertures conventionnelles des personnels face aux volontés de rabotage des exécutifs.

Mais surtout il y a urgence à réguler le mode de financement pour assurer l’indépendance d’un Audiovisuel public diversifié.

Ont également pris part aux débats : Caroline Constant (responsable médias à l’Humanité), Alan Ouakrat (enseignant-chercheur, Paris 3), Lucas Baire (Acrimed), Salomé Gadafi, secrétaire générale adjointe de la Fédération CGT du Spectacle, ainsi que Jean-Jacques Barey, Pierre Laurent et Patrick Kamenka au titre de la Commission culturelle (collectif Médias) du PCF.

Patrick Kamenka

Article publié dans CommunisteS, n°1002, 26 juin 2024.

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