Mesdames et Messieurs, quel plaisir de vous retrouver sous cette coupole bondée. J’espère qu’ensemble, après, nous irons boire le verre de l’amitié là-haut au soleil et sous la chaleur. Je voudrais tout d’abord remercier chaleureusement celles et ceux qui ont rendu possible cette soirée de commémoration du 90ᵉ anniversaire du Front populaire, et saluer les intervenants qui nous ont fait l’amitié et l’honneur de participer à cette table ronde.
Merci à vous. Serge Wolikow et Jean Vigeux, bien sûr, que chacun connaît, mais aussi Danièle Tartakowsky, Louise Bur, historiennes qu’on ne présente plus, Gilbert Garrel, président de l’Institut d’histoire sociale de la CGT, Guillaume Roubaud-Quashie, membre du comité exécutif national du Parti et directeur de la Maison Elsa Triolet-Aragon. Merci.
Dans ces temps où la déraison prospère, la connaissance des faits historiques, des dynamiques politiques et sociales est une condition de l’émancipation et de la lutte. Alors merci. Merci à vous d’être là ce soir pour pouvoir en parler ensemble.
Et nous ne sommes pas réunis ce soir pour contempler le passé comme un objet figé. Nous sommes réunis parce que ce passé nous parle encore et qu’il nous oblige ce soir, dans ce dialogue dynamique que nous entendons mener avec l’histoire. Nous voulons faire vivre quelque chose de profondément universel : le goût du collectif, le sens du combat commun permanent et la volonté de comprendre pour transformer, pour mieux transformer.
Nous voulons aussi faire vivre quelque chose de profondément français : ce mariage du drapeau rouge et du drapeau bleu-blanc-rouge, dont je parlais régulièrement lors de ma campagne en 2022, quelque chose de particulièrement français, de profondément lié à l’histoire du mouvement ouvrier. Nous voulons faire vivre la symbiose populaire entre l’idée républicaine et la passion révolutionnaire.
Et ce n’est pas un hasard si la première commémoration à portée nationale de ce 90ᵉ anniversaire du Front populaire a lieu ici, place du Colonel-Fabien, au siège du Parti communiste français.
Le Front populaire, c’est une page d’histoire de notre pays, un patrimoine commun. C’est un moment où le peuple de France, le monde du travail, dans sa grande diversité, dans sa belle diversité, a décidé de relever la tête, de se battre pour ses droits, pour sa reconnaissance, pour sa dignité, pour sa vie, pour le droit au bonheur, tout simplement.
Résumer 36 à une alliance électorale qui a débouché sur une alternance historique inédite et des conquêtes sociales importantes serait extrêmement réducteur. Car pour nous, il s’est produit quelque chose de plus profond en 36, de plus décisif pour l’histoire de France et du monde ouvrier. C’est l’irruption transformatrice du monde du travail dans la vie politique.
C’est une mobilisation exceptionnelle du monde ouvrier pour ses conquêtes. Après les élections, comme cela a été dit, dans les usines occupées, dans les ateliers, dans les rues, dans les champs, des femmes et des hommes ont cessé d’être seulement une force de travail. Ils sont devenus des acteurs de leur vie. Ils ont affirmé simplement que celles et ceux qui créent les richesses doivent pouvoir aussi décider des conditions de leur existence.
Et cela a bouleversé la vie, bouleversé notre vie et leur vie. Car la lutte, leurs luttes qu’ils ont entamées après les élections, a permis d’imposer au gouvernement du Front populaire des conquêtes sociales effectivement importantes : les congés payés, qui n’étaient d’ailleurs même pas envisagés au départ dans la plateforme électorale ; la réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures, que Daladier, deux ans après, a remise à 48 ; la reconnaissance de droits collectifs ; la défense de la retraite ; la nationalisation de secteurs stratégiques comme dans l’armement ; l’allongement de la scolarité et la défense de l’émancipation culturelle et du sport, mais aussi de la pensée rationnelle et scientifique.
Une véritable révolution imposée par la mobilisation du monde du travail. Pour la première fois, des millions de travailleurs et de travailleuses ont pu quitter leur usine, leur atelier, le cœur léger, pour aller voir la mer, respirer, vivre, libérés de la contrainte permanente de l’exploitation.
Et le Parti communiste français, malgré ou grâce aux nombreux débats qui le traversaient à l’époque et qui le traversent aujourd’hui — c’est le propre d’un parti révolutionnaire — a joué un rôle majeur dans cette dynamique historique. Comme quoi les débats, c’est important.
Rappelons-nous le rôle d’accélérateur du mouvement social de la grande manifestation du 24 mai 1936 au Mur des Fédérés, organisée à l’initiative de notre Parti, au cours de laquelle le monde du travail a pris pleinement conscience de sa force.
Plus fondamentalement, le Parti communiste, au cours de ces semaines si décisives, ne s’est pas contenté de participer à une alliance électorale qu’il a rendue possible en faisant cette union avec la SFIO et les radicaux. Il a avant tout contribué à transformer une victoire politique en un immense mouvement populaire de masse. Par sa force militante, par son implantation dans le monde ouvrier syndical, par sa presse - L’Humanité -, par ses réseaux locaux, il a participé à structurer les aspirations sociales qui traversaient le pays.
Il a permis de donner une traduction politique aux exigences du monde du travail. Le Front populaire n’aurait pas été ce mouvement de bascule historique sans ce patient travail d’organisation, sans appeler sans arrêt à la mobilisation du monde ouvrier, quel que soit le résultat des élections.
C’est aussi cela qu’apporte le Parti communiste français : une continuité entre les mobilisations populaires, les luttes syndicales, la bataille politique, les élections, avec le plus haut niveau d’exigence programmatique.
On a souvent parlé des acquis sociaux, des conquêtes sociales du Front populaire. Je pense que cette expression est trop faible pour décrire la force historique de ce moment, car au fond, il s’agissait en réalité d’une conquête du bonheur, d’une affirmation simple et radicale que la vie ne doit pas être confisquée. La vie ne doit pas être volée. La vie est à nous.
Alors oui, la vie est à nous. Alors, mes chers amis, Mesdames et Messieurs, visiteurs ici pour ce 90ᵉ anniversaire de 36, ce slogan « La vie est à nous », qui a porté le cœur de millions de femmes et d’hommes en 36, c’est une affirmation politique radicale qui touche au cœur même de l’organisation de la société, au cœur même de l’organisation de la vie quotidienne de chaque être humain.
C’est une question posée de pouvoir. C’est la question du pouvoir qui est centrale. Qui décide ? Qui organise le temps, le travail, la production, la répartition des richesses ? Qui impose les conditions de vie à la majorité ?
Le mouvement ouvrier, les luttes syndicales, les combats portés notamment par le Parti communiste, n’ont jamais dissocié la question sociale de la question du pouvoir, de la conquête du pouvoir. Parce que tant que les travailleurs et les travailleuses ne maîtrisent pas leur travail, tant qu’ils n’ont pas prise sur les choix économiques, leur vie reste en réalité confisquée.
« La vie est à nous », cela veut donc dire aussi que nous ne voulons plus subir, mais que nous voulons décider. C’est un choix de société. C’est un slogan révolutionnaire.
Vivre, c’est lutter. Lutter, c’est vivre. Et si ce cri d’espoir a traversé le temps, s’il continue de nous parler aujourd’hui, c’est parce qu’il portait déjà dans sa simplicité un projet politique clair face au risque de voir la République livrée aux ligues factieuses et aux appétits capitalistes qui les finançaient.
Un projet politique né d’un sursaut antifasciste que résumaient en 36 trois mots d’une force intacte : la paix, le pain, la liberté, pour vivre dignement, pleinement et fraternellement.
Le 6 février 1934, lorsque l’extrême droite tente de faire vaciller la démocratie dans la rue, c’est le peuple qui répond. Dans tout le pays, travailleurs, syndicats, forces de gauche se lèvent ensemble, manifestent, font grève dans la rue face au fascisme et sauvent temporairement la République. Temporairement.
Car si l’union électorale se fait à la suite de ces manifestations face à la montée de l’extrême droite, elle ne tiendra même pas deux ans face à la montée du fascisme et à la guerre qui couve.
Car derrière le fascisme, derrière sa violence politique, derrière ses restrictions de liberté, derrière ses attaques contre la pensée, la culture, face à ses attaques contre le monde du travail, contre les femmes, nous retrouvons toujours une autre menace : celle de l’affrontement généralisé et de la guerre.
Et à la tribune de l’Assemblée nationale, le 15 juin 1934, Maurice Thorez le disait sans détour - je le cite :
« Les prolétaires de France, les paysans ont senti instinctivement la poussée vers la guerre. Et ils savent aussi que cette poussée vers la guerre est un des éléments de la poussée vers le fascisme. Le fascisme, c’est votre offensive de capitalistes contre les prolétaires des usines et des campagnes, contre les libertés de la classe ouvrière. Le fascisme, c’est aussi la guerre. »
Fin de citation.
Ces mots ne sont pas seulement ceux d’une époque. Car ce que Thorez décrit, c’est le mécanisme profond que nous percevons. Quand les logiques de domination s’exacerbent, comme nous le percevons aujourd’hui, quand les crises du capitalisme s’aggravent, alors certains cherchent dans la guerre et par l’impérialisme une issue et le moyen de maintenir leur pouvoir et leur hégémonie.
Et c’est malheureusement d’une terrible actualité. Regardons le monde tel qu’il est aujourd’hui : sur tous les continents, la guerre est revenue, alimentée par des forces d’extrême droite totalement décomplexées, par toutes les logiques de blocs. Les rivalités de puissances, les nationalismes reprennent de la vigueur et partout ce sont les peuples qui en paient le prix. Par la peur, par la précarité, par le détournement des richesses vers la guerre plutôt que vers la vie.
C’est pourquoi, lorsque nous parlons de paix, nous parlons d’un combat politique central. Comme le disait Jean Jaurès, l’affirmation de la paix est le plus important des combats.
Alors oui, nous faisons de cette histoire une histoire vivante et toujours d’actualité. En 36, rien n’est venu d’en haut, rien n’a été concédé par bonté d’âme. Tout a été arraché par les grèves, par les occupations, par l’engagement des travailleuses et des travailleurs organisés.
Et c’est pourquoi je veux le dire ici avec force : il n’y aura pas de nouveau progrès social sans un mouvement des travailleurs puissant, sans un syndicalisme respecté, reconnu, écouté, sans une conscience de classe aiguisée.
À l’heure où certains voudraient contourner ou reléguer le rôle des organisations syndicales, éclipser la centralité de la lutte des classes, nous devons exactement faire l’inverse en réaffirmant leur place centrale.
Le Front populaire n’est pas seulement un souvenir glorieux. C’est une méthode. Une méthode faite d’unité et de rapport de force. Une méthode qui articule la politique et le social, les partis et les syndicats, les élections et les luttes.
Et c’est cette méthode que nous devons retrouver aujourd’hui, reconstruisant dans les conditions d’aujourd’hui un nouveau rapport de force capable de transformer la vie.
Face à la montée des inégalités, face aux menaces autoritaires, face au risque de guerre, nous devons porter l’unité du monde du travail, l’unité des salariés, des précaires, des paysans, des fonctionnaires, du monde de la recherche et de la culture. L’unité de toutes celles et ceux qui n’aspirent qu’à une chose : vivre dignement de leur travail, décider de leur avenir, défendre le droit au bonheur pour toutes, pour tous.
Cette unité-là ne peut pas se décréter, elle se construit. Et cela commence par prendre conscience de sa force. Une conscience qui ne divise pas le peuple en entités distinctes, en identités différentes, qui essentialise, mais qui rassemble le peuple au contraire autour de ce qu’il a de plus profond, de plus universel : le fait que nous sommes toutes et tous des êtres humains ayant droit au bonheur, à la paix, à l’égalité, sans distinction de notre origine, de notre sexe, de notre couleur de peau.
Un combat pour la répartition des richesses. Parce que nous sommes tous des producteurs de richesses. Mais nous voulons plus que cela. Nous voulons pouvoir décider de ce que nous produisons, comment nous produisons et où vont les richesses que nous produisons.
Voilà le cœur d’un projet politique ambitieux et c’est toujours le nôtre : le droit au bonheur, le droit à la paix pour toutes, pour tous et partout, le droit à la vie, le droit à la joie, toujours.
Alors vive 36 ! Vive la République ! Vive la France et vive vous qui êtes là ce soir.
Fabien Roussel,
Secrétaire national du PCF
ADHÉRERAGIR