Africa Forward à Nairobi : la mue d’un ordre ancien

Publié le 06 mai 2026

Les 11 et 12 mai prochains, Nairobi accueillera le forum Africa Forward, nouvelle vitrine d’un partenariat qu’Emmanuel Macron dit vouloir réinventer autour de l’innovation et de l’investissement. Mais derrière la promesse d’un futur partagé, se joue une séquence plus profonde : celle d’un système qui se reconfigure sous contrainte, dans un continent entré de plain-pied dans la pluralité stratégique.

Il faut commencer par nommer les choses. Africa Forward n’est pas une invention ex nihilo. Il s’inscrit dans une longue histoire, celle des Sommets France–Afrique, inaugurés en 1973 dans un moment de fragilisation de l’emprise française sur son « pré carré ». À l’époque, il s’agissait de maintenir la cohérence d’un espace politique et économique hérité de la décolonisation, en combinant coopération, sécurité et influence.

Ces sommets ont toujours eu une double nature. Officiellement, ils étaient des espaces de dialogue. En réalité, ils constituaient un instrument de gestion des rapports de pouvoir, souple, adaptable, capable d’intégrer de nouveaux acteurs tout en préservant l’essentiel : la centralité française dans les équilibres africains.

Avec le temps, le décor a changé, mais la mécanique est restée. De la « réunion de famille » des années 1970 aux discours sur la « refondation du partenariat », la France n’a cessé d’annoncer la rupture sans jamais s’y résoudre. Le tournant de Montpellier en 2021 marque toutefois une inflexion : l’effacement relatif des chefs d’État africains au profit de la société civile, des entrepreneurs, de la jeunesse. Une horizontalité proclamée, qui masque mal une tentative de réinvention de l’influence par d’autres canaux.

Africa Forward pousse cette logique plus loin. Ce n’est plus l’État qui est au centre, mais l’écosystème : startups, investisseurs, plateformes. La relation n’est plus politique, elle est présentée comme économique, presque technique. En apparence, on sort de la Françafrique. En réalité, on en change le langage.

Nairobi : un choix révélateur dans un contexte troublé

Le choix du Kenya n’est pas neutre. Nairobi est aujourd’hui l’un des hubs économiques les plus dynamiques du continent, vitrine d’une Afrique numérique, connectée, insérée dans les flux mondiaux. Mais cette vitrine repose sur un sol instable.

Ces dernières années, le pays est traversé par des tensions sociales et politiques profondes. En 2024, les manifestations contre le projet de budget, accusé de faire peser l’effort fiscal sur les classes populaires, ont révélé une fracture béante entre gouvernants et gouvernés. La réponse du pouvoir, marquée par une répression sanglante, alimente les critiques d’une dérive autoritaire.

Ce contraste est saisissant. D’un côté, un forum célébrant l’innovation, l’investissement et la croissance. De l’autre, une jeunesse qui descend dans la rue pour contester les choix économiques imposés. Comme souvent, la scène internationale sélectionne ses images : elle retient les incubateurs, elle oublie les barricades.

Mais ces deux réalités sont indissociables. Elles disent une chose simple : le développement ne se réduit pas à l’innovation. Il est aussi une question de justice sociale, de souveraineté économique, de légitimité politique.

Après le Sahel : la France à la recherche d’un nouveau point d’appui

Ce forum doit être replacé dans une séquence géopolitique plus large. Le retrait progressif de la France du Sahel, sous la pression conjuguée des opinions publiques, des autorités étatiques et des recompositions internationales, a marqué un tournant.

Pendant des décennies, l’outil militaire a été le pilier de la présence française en Afrique. Il garantissait un accès privilégié aux espaces politiques et économiques. Ce modèle a atteint ses limites. Non seulement il n’a pas produit la stabilité promise, mais il a nourri un sentiment de rejet, en donnant le visage d’une ingérence persistante.

Le déplacement vers l’Afrique de l’Est, et vers des formats comme Africa Forward, traduit une tentative de repositionnement. En théorie, il s’agirait de passer d’une logique reposant sur moins de soldats et davantage d’investisseurs, sur moins de bases et plus de partenariats, sur moins de commandement et davantage de co-construction, du moins dans le discours.

Mais cette stratégie s’inscrit dans un environnement radicalement transformé. L’Afrique n’est plus un espace de projection unilatérale. Elle est un terrain de concurrence ouverte, où la Chine, la Turquie, la Russie, l’Inde, les pays du Golfe, mais aussi des acteurs africains eux-mêmes redéfinissent les règles du jeu. La France n’y est plus hégémonique. Elle y est un acteur parmi d’autres.

Dès lors, Africa Forward apparaît pour ce qu’il est : une tentative de réinscription dans un jeu devenu multipolaire, où l’influence ne peut plus se décréter, mais doit se négocier.

Ce que proposent les communistes : de la rupture au projet

Face à cette recomposition, il ne suffit pas de constater. Il faut proposer.

La position communiste, si elle veut être à la hauteur du moment, ne peut se contenter d’un discours moral. Elle doit articuler une alternative cohérente, fondée sur quelques principes simples, mais exigeants.

D’abord, rompre avec toute logique d’ingérence, qu’elle soit militaire ou économique. Cela implique la fin des dispositifs qui, sous couvert de coopération, reproduisent des asymétries structurelles.

Ensuite, refonder la relation sur la souveraineté des peuples. Non pas une souveraineté abstraite, mais concrète : capacité à décider des politiques économiques, à contrôler les ressources, à définir les priorités de développement.

Cela suppose également de sortir du face-à-face entre aide et marché. Mais des coopérations publiques, transparentes, orientées vers des objectifs sociaux : santé, éducation, industrialisation, transition écologique, transfert de technologies.

Enfin, il faut assumer une dimension internationaliste. Le monde qui vient ne sera pas simplement multipolaire. Il sera conflictuel. Dans cet espace, la solidarité entre peuples, et non la compétition entre puissances, doit être le principe directeur.

Félix Atchadé
Responsable du Collectif Afrique
Membre du secrétariat du Secteur international

Article publié dans CommunisteS, numéro 1085 du 6 mai 2026.