En Argentine vient d’être élu au second tour à la présidence de la République un personnage d’extrême droite, Javier Milei, qui a mené une campagne provocatrice, se prévalant d’une attitude antisystème et s’autoproclamant « anarcho-capitaliste ». Aussitôt salué par Elon Musk, patron libertarien et mégalomane de X (ex-Twitter).
Un contexte socio-économique cruel
Malgré un comportement révélant tous les signes d’un déséquilibré, y compris en direct à la télé lors d’un débat public, ses propositions nihilistes ont trouvé la faveur auprès d’un peuple désemparé et accablé par une situation économico-sociale d’une grande dureté, marquée par une inflation très élevée sans aucune protection populaire et une perte de perspectives notamment pour la jeunesse (le droit de vote est exercé à partir de 16 ans). L’exploitation des frustrations de la jeunesse exploitée de telle manière que le mouvement de Milei, « La Liberté en Avant » a pu être brocardé « La Puberté en Avant ».
Ainsi, ni les déclarations visant à dollariser l’économie, alors que l’Argentine l’avait déjà entamée à la fin du gouvernement de Carlos Menem, se soldant par une révolte populaire en 2001 « El Argentinazo » avec des années particulièrement difficiles mais aussi marquées par des tentatives autogestionnaires, une crise dont l’Argentine n’a pu encore se relever. D’autres déclarations alarmantes, comme celles de la privatisation des trésors nationaux que sont les compagnies Aerolíneas Argentinas (aérienne) ou YPF (pétrole, pétrochimie, etc.) ou encore le démantèlement des services publics de santé ou d’éducation, rien n’a pu contrebalancer le vote favorable à Milei.
Les gouvernements plus ou moins progressistes qui ont alterné avec des gouvernements de démagogues corrompus, serviles au FMI (Carlos Menem, 1989-1999 ou Mauricio Macri 2015-2019), ne pouvaient que décevoir arrivant chaque fois après que les déficits aient été creusés par des irresponsables d’abord soucieux de leurs intérêts personnels. L’Argentine étant alors placée sous tutelle, comme le fut la Grèce, n’aurait pu retrouver son indépendance qu’au prix d’une audacieuse politique de développement portée par un mouvement populaire, mais malgré d’importantes mobilisations sociales, avec un soutien intérieur insuffisant et sans relais international, ce cadre ne put se constituer.
Ainsi Sergio Massa, ministre de l’Économie, porteur d’une politique cantonnée dans les limites ordolibérales dictées par la finance internationale et le FMI, rival arrivé en tête au premier tour, ne pouvait porter les aspirations populaires ni créer une dynamique populaire en sa faveur, s’il a pu capitaliser un peu sur le rejet de Milei et passer de 37 à 44 %, le compte n’y était pas pour écarter le péril d’un chaos annoncé.
Un appui explicite et une mobilisation complète de la droite locale
Si Milei, arrivé second au premier tour l’a finalement emporté, c’est d’abord parce qu’il a reçu l’appui de la droite réactionnaire et revancharde locale.
En effet, partant de 31% au premier tour, il l’emporte finalement avec 56%, preuve que les forces réactionnaires n’ont pas hésité beaucoup. La démagogie dégagiste abusant les couches populaires assurant le succès.
Mauricio Macri, ancien président, dont le mandat fut marqué par des scandales de détournement de fonds publics, privatisations frauduleuses a tout fait pour rompre le front « Juntos por El Cambio » (première force à la chambre haute), dont disposait encore au premier tour pour en faire basculer l’essentiel dans le soutien à Milei, ainsi, la candidate au premier tour sortie des rangs de cette formation, Patricia Bullrich, a accepté de devenir sa colistière, devenant ainsi vice-présidente.
A la différence du Brésil ou des EUA, pas de parlementaires sous contrôle évangélique, pas de lobby latifundiaire aussi puissant, ni même de relais militaires affichés.
Par contre, le système judiciaire, de nature conservatrice, pourrait se révéler plus complaisant.
L’appui de l’extrême droite brésilienne et de divers pays européens (dont ceux des transfuges franquistes, fascistes, nazis, voire de l’OAS ayant trouvé refuge en Argentine) n’a pas manqué en cours de campagne, ajoutant une part de respectabilité à l’imposture démagogique, mais soulignant aussi pour nous les ambitions internationales des coalitions d’extrême droite et leur satisfaction de clamer la victoire de l’un des leurs.
Contexte international
Le candidat Milei a affiché son alignement sur les EUA, son soutien aux gouvernements israélien et ukrainien, menacé de rompre les relations avec le Brésil, hostilité déclarée aussi envers Cuba, le Venezuela, la Colombie, la Chine, la Russie, bref tous ceux qui pourraient faire de l’ombre aux EUA. Pourtant, il ne sera pas si simple de rompre les liens institutionnels de l’engagement dans le Mercosur et encore de dissoudre une intégration économique déjà importante avec les pays sud américains, quant à abandonner les avantages d’une entrée dans les BRICS élargis à l’Argentine l’Iran, l’Arabie Saoudite, l’Indonésie, cela resterait à confirmer, surtout considérant que la Chine et la Russie sont des destinations majeures des exportations agricoles, c’est-à-dire du poste le plus important des exportations.
Comme avec Bolsonaro, les gesticulations en la matière risqueraient fort d’être contredites par son gouvernement et sa base parlementaire, au gré des intérêts de l’agrobusiness notamment. D’ailleurs, comme son homologue, le personnage est capable de déclarer tout et son contraire, parfois dans une même séquence.
Opposition parlementaire, Solidarité et Résistance
Comme Artur Lira au Brésil, Mauricio Macri leader de la droite réactionnaire à la chambre basse, voudrait contrôler le jeu parlementaire, utilisant Milei comme un trublion faisant diversion, comme Bolsonaro en faisait office au Brésil.
D’autant que Milei ne dispose pas de base parlementaire et ne peut compter que sur cette droite réactionnaire, d’ailleurs pas assurée de rallier les péronistes de droite pour disposer d’une majorité au Congrès.
Les péronistes majoritaires au Sénat pourraient rester unis et ne pas renouveler la complaisance autrefois accordée à Macri, ni à la chambre haute, ni à la chambre basse.
D’autre part, les péronistes disposent encore de fortes positions dans les provinces, dont celle de Buenos Aires, où le gouverneur Axel Kicillof fut aussi ministre de Cristina Kirchner, ancienne présidente de la République et présidente du Sénat.
Enfin, et c’est essentiel, le peuple argentin a une tradition bien ancrée de résistance et de lutte.
Le grand parti péroniste « justicialiste » rassemblant d’une gauche réformiste au centre droit avec un équilibre variable en fonction du poids des mobilisations locales ou syndicales, a aussi de forts relais syndicaux avec un « Front Syndical » susceptible de porter le mécontentement populaire.
Indépendamment, le mouvement social, culturel et associatif reste très vivant et restera d’autant plus mobilisé qu’il aura à prendre en charge les tâches d’organisation et de solidarité que le chaos ultralibéral rendra nécessaires.
Dans ces grandes difficultés, avec une dynamique sociale, avec le Parti communiste d’Argentine, une gauche radicale pourrait aussi s’affirmer et se renforcer.
Cyril Benoit et Henri Blotnik
membres du secteur international du PCF (collectif Amérique latine)