Le discours d’Emmanuel Macron aux ambassadeurs du lundi 29 août fait partie des rendez-vous traditionnels de la rentrée politique. Il est nécessaire de s’y arrêter car il donne les grandes orientations de la politique du président de la République en matière de diplomatie et, plus largement, de politique internationale.
Le moins que l’on puisse dire est qu’il s’enferme dans une logique inquiétante et dangereuse : il arrime la France à un camp dit occidental d’une manière brutale, unilatérale et totalisante. Cela n’est guère une surprise, l’objectif stratégique de la politique de Macron étant d’aligner la France sur une mondialisation capitaliste par ailleurs en crise et en cours de fragmentation. Mais ce discours se place dans une série de glissements successifs concourant à cette « banalisation » de la France, qui vont de l’acceptation de la boussole stratégique de l’UE en mars 2022 au discours prononcé à Bratislava en mai 2023 et au positionnement pris lors du sommet de l’OTAN à Vilnius en juillet dernier.
En effet, le ton est donné dès l’entame du discours. Macron y dénonce « la remise en cause de notre ordre international », de « notre droit international », de « notre ordre commercial international ». Il vise là « l’ordre occidental ». Nous ne sommes pas loin d’une conception ultraconservatrice de « l’Occident ». Une telle orientation enferme délibérément notre pays dans une politique de blocs, ancrée sur la défense d’un ordre international libéral, issu des accords de Bretton Woods d’une part et de l’expansion capitaliste des années 1990 d’autre part, qui est aujourd’hui en voie de dislocation. C’est ainsi que les mouvements de recomposition du monde et des rapports de domination sont perçus d’une manière soit défensive, soit hostile, soit avec mépris. Les BRICS ne sont mentionnés qu’au détour d’une phrase au bout d’une heure de discours. Les mouvements de colère contre la politique de la France en Afrique sont qualifiés « d’alliance baroque » ou sont vus comme des manipulations. Tout cela revient marginaliser la politique internationale de la France, à la rendre aveugle aux grands mouvements du monde, et à leurs contradictions, et à ouvrir la voie à répéter les funestes erreurs du passé fondées sur une politique néocoloniale.
Les conséquences concrètes d’une telle orientation sont terribles. A propos de la guerre en Ukraine, le discours est à peu de choses près un copier-coller de celui de l’année dernière. Or, l’enlisement du conflit et le fait qu’une solution militaire est hautement hypothétique aujourd’hui est passé sous silence. Rien n’est donc dit sur la nécessité d’une solution politique et diplomatique. Pis, celle-ci est considérée là encore avec mépris comme « reconnaissant l’état de fait », alors qu’au contraire le régime de Vladimir Poutine se nourrit de la guerre et de sa prolongation présentée comme indéfinie. Sur l’Afrique, le président de la République persiste et signe. Il est comme ces ultra-royalistes qui, de retour en 1815, n’ont « rien appris, rien oublié ». Une rupture fondamentale dans la politique de la France y est pourtant nécessaire. Au lieu de défendre un ordre néo-colonial vermoulu, il faut déployer une politique en faveur de l’émancipation économique, commerciale et monétaire des peuples d’Afrique, fermer les bases militaires françaises et dissoudre la zone CFA-Eco dont le fonctionnement maintient les États de la zone dans la domination monétaire de l’UE et de la France. Le passage sur la Chine, très court, est peut être un des moins mauvais, lorsqu’il dit que « les sujets de la paix et du climat ont besoin de la Chine pour trouver une solution ». Ce qui est vrai. Mais alors, pourquoi avoir signé la boussole stratégique de l’UE qui considère la Chine comme « une rivale systémique » ?
Cela se décline également à propos des questions européennes. Comme cela est désormais systématique, Emmanuel Macron se gargarise de « l’autonomie stratégique », tout en la dévitalisant totalement en en faisant un « pilier européen de l’OTAN ». Quel leurre ! Il n’y aucun « pilier européen » possible dans une alliance militaire qui est le bras armé des États-Unis. D’ailleurs, concrètement, le président de la République s’aligne sur l’exigence étasunienne de « partage du fardeau ». Cela est complémentaire avec le discours catastrophique de Bratislava où il alignait la politique de la France sur celle des gouvernements d’Europe de l’Est, c’est-à-dire les plus pro-atlantistes en Europe. Moins que jamais cette politique de bloc ne doit celle poursuivie par la France qui doit s’émanciper de la tutelle des États-Unis et de l’OTAN dans l’immédiat, et l’OTAN dissoute dans le cadre d’une refonte totale d’un espace européen de sécurité commune sur la base de la charte des Nations Unies. Par ailleurs, les questions industrielles et technologiques sont très développées dans le discours, en faisant référence à l’IRA de l’administration Biden et en soulignant l’importance de la question des semi-conducteurs et des technologies vertes et numériques. Certes. Mais que fait la France ? La politique de l’UE en la matière est non seulement insuffisante en termes de moyens mais également fautive en terme de logique et de politique. Cela implique de mener bataille pour une autre logique de construction européenne et de s’attaquer au contenu des traités. D’ailleurs Macron met lui-même le sujet sur la table quand il reprend la vieille antienne libérale de « plus d’intégration » européiste. Prenons-le à bras le corps. Comment développer des coopérations industrielles en Europe alors que les traités européens interdisent aux États de financer leur propre économie et qu’on annonce le retour de règles budgétaires ? La question des règles libérales de l’UE est bien posée. Par ailleurs, Emmanuel Macron ne dit naturellement rien des moyens financiers, de la nécessaire réforme de la BCE pour que la création monétaire de cette dernière soit mise au service des services publics et non des banques et des marchés financiers.
La logique du discours crée aussi des silences assourdissants. Pas un seul mot sur la situation en Palestine alors que le gouvernement d’extrême droite israélien renforce sa politique raciste par des actions de terreur.
Enfin, le coup de chapeau au travail du corps diplomatique français sent l’hypocrisie. Comment le faire sans rougir alors que Macron est en train de démanteler sa spécificité et son savoir-faire ? Pis, les missions qu’il lui assigne sont réduites aux aspects commerciaux et économiques. Il est en train de transformer les diplomates uniquement en VRP du capitalisme français.
Tout cela montre l’importance des batailles politiques des prochains mois sur les questions internationales et européennes. La campagne des élections européennes, avec notre chef de file Léon Deffontaines, permettra aux communistes de porter les exigences au niveau nécessaire : sur une autre construction européenne de peuples et de nations libres, souveraines et associées, sur le fait que la France est en capacité de déroger aux règles libérales européennes et de construire avec d’autres pays européens des fronts d’alliance pour imposer cette autre logique, sur une politique de paix et de coopération internationale pour un autre ordre du monde. Nos propositions sur la réforme du système financier mondial, de monnaie commune mondiale sur la base des droits de tirage du FMI, de réforme de l’aide au développement et de travail spécifique sur l’espace méditerranéen s’inscrivent dans cette exigence de renouveau qui émerge des peuples.
Dans l’immédiat, notre bataille sur la paix autour de propositions politiques telles qu’elles ont été formulées par Fabien Roussel dans sa tribune publiée dans « le Monde » le 17 juillet dernier, peut être rehaussée. La Fête de l’Humanité et les manifestations à l’occasion de la journée internationale de la paix du 21 septembre en fourniront l’occasion. Les initiatives internationales pour la paix, qu’elles émanent de la Chine, du Brésil, de l’Afrique du Sud voire du Vatican sont autant de points d’appui. Le refus d’un grand nombre de pays de ne pas se faire entraîner dans une logique de guerre et qui exige un autre ordre international l’est également.
Vincent Boulet
responsable des relations internationales du PCF