Publié le 21 décembre 2023

Intervention de Dominique Bari le mercredi 29 novembre 2023 lors de la conférence intitulée "Construire une communauté avec un avenir commun pour l'humanité et le développement du socialisme mondial" organisée par l’Académie des sciences sociales de Chine sur le thème de la paix. Y participaient des représentants de nombreux partis politiques communistes et progressistes, des chercheurs et universitaires de tous les continents. Elles s’est déroulée dans un premier temps à Pékin et s’est poursuivie dans diverses universités chinoises : au Shandong, au Jiangsu, au Fujian associant de nombreux chercheurs chinois.

Les évolutions de la crise internationale du capitalisme, l’exacerbation des tensions impérialistes et des guerres, les aspirations à la recomposition des rapports de domination illustrent le changement de période qui a cours sous nos yeux.
Le conflit à Gaza, suite aux attaques terroristes du Hamas, les crimes de guerre et massacres de masse commis par l’armée de l’État d’Israël s’inscrivent dans cette recomposition globale.

La pandémie de Covid avec le refus des puissances occidentales de lever les brevets sur les vaccins, la guerre en Ukraine et aujourd’hui la tragédie au Proche-Orient, ont accéléré et approfondi le mouvement de revendications de la part des pays du Sud donnant à cette période son caractère de tournant historique.

Mais vers quoi tendra ce basculement politique en cours ?

Le « Sud global » peut-il mettre fin à l’hégémonie des pays du Nord ? Le « Nord global » se laissera-t-il détrôner ? Les pays du Sud, dans leur juste exigence de prendre leur pleine responsabilité aux grandes décisions mondiales, arriveront-ils faute de projet alternatif commun et émancipateur à « désoccidentaliser » le monde ?

Pour tenter de répondre à ces questions il convient d’analyser la situation internationale actuelle et ses évolutions en pointant la continuité et les ruptures induites par ces changements.

L’ordre international tel qu’il a été imposé par les accords de Bretton Woods de 1944 puis par l’unilatéralisme étasunien dans les années 1990 est en crise. Cet ordre marqué par la mondialisation capitaliste a exacerbé les concurrences, aggravé les inégalités et nourrit les tensions internationales.
Le grand capital avait voulu faire croire à une « mondialisation heureuse » sous couvert de la recherche d’un nouveau souffle pour sa rentabilité et ses propres intérêts au détriment de la sécurité de millions d’êtres humains. Il a voulu faire croire que l’ordre unipolaire allait amener la paix.

Si aujourd’hui le pouvoir des grandes puissances industrielles est ouvertement contesté c’est que ces dernières sont jugées responsables à juste titre de la crise climatique, économique et sociale qui frappe ce « reste du monde » comme les États-Unis qualifient avec mépris l’ensemble des pays hors de la sphère occidentale mais aussi parce qu’elles ont déclenché et entretenu des conflits au nom de la concurrence commerciale, de la défense égoïste de leurs intérêts et par souci de préserver leur hégémonisme.

Avant même la guerre en Ukraine, on comptait 55 conflits étatiques et plus de 1 milliard de personnes vivaient déjà dans des zones d’affrontements. Ces conflits provoqués par les convoitises et la main mise sur un ensemble de biens communs de l’humanité comme l’eau, les minerais, les ressources énergétiques ont débouché sur la désagrégation de régions entières comme au Proche Orient ou en Afrique. Mettant en péril ces « biens communs de l’humanité » et les objectifs de développement durable définis par les Nations unies. Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, relevait récemment que neuf des 10 pays ayant les indices de développement humain les plus faibles au monde ont connu des guerres ou des violences pendant la décennie écoulée. « Plus un pays est proche d’un conflit, plus il s’éloigne d’un développement durable et inclusif », rappelait-il. « Aucun échec n’est pire que l’impossibilité de prévenir un conflit, et les acquis du développement sont souvent les premières victimes de la guerre ».

Les aspirations à un autre ordre du monde, où les États-Unis et le dollar ne seraient plus hégémoniques se cherchent, avec leurs contradictions. De nouvelles perspectives s’ouvrent renforçant le refus de l’engrenage des confrontations militaires, économiques, commerciales et énergétiques, de l'égoïsme climatique et appelant à l’action pour un monde de sécurité commune et de coopérations dans le respect de la souveraineté des peuples.

Le sommet des BRICS qui s’est tenu à Johannesburg illustre ces aspirations et les mutations des rapports de force. La candidature d’une quarantaine de pays reflète le poids de l’attractivité du groupe qui a l’issue du Sommet s’est élargi à 11 membres. Les Brics élargis représenteront à compter du 1er janvier 2024, 46 % de la population et 36 % du PIB mondial. La part des Brics dans le PIB mondial calculée en parité de pouvoir d’achat dépasse désormais celle du G7 (32 % contre 30 %).
Si le poids des pays occidentaux dans l’économie mondiale s’est affaibli au fur à mesure que la mondialisation progressait, les pays du G7 conservent plus de 41% des droits de vote au FMI contre 15% aux BRICS.

Quelle analyse peut-on porter sur cette dynamique du Sud ?

- Les contradictions internes y sont nombreuses et le positionnement dans cette recomposition mondiale n’est d’ailleurs pas le même. Plus qu’un mouvement organisé idéologiquement visant le système capitaliste, le Sud global se pose en « fait géopolitique » qui se retrouve essentiellement dans la volonté d’établir de nouvelles coopérations internationales basées sur de nouveaux critères : respect mutuel et parité et rejet de la logique des blocs qui génère la logique de guerre.

Il n’en demeure pas moins que les Brics manifestent une aspiration à construire un monde plus équilibré. Ils s’organisent afin de coordonner leurs positions dans les réunions et organisations internationales et mettre en place des coopérations sectorielles entre eux. Plusieurs instances de coopération sont créées dont les plus notables sont la New Development Bank (NDB) et le Fonds de Réserve des BRICS (CRA) en 2014. Ces deux institutions se veulent les miroirs de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, mais se démarquent de ces institutions internationales financières en ce qu’elles n’exigent aucune contrepartie politique de la part des gouvernements recevant un financement.
LE PCF appuie l'exigence des Brics de paix, de partage et de co-développement. Il soutient leur exigence d'une réforme profonde du FMI : le droit de veto, de fait, des États-Unis au FMI doit être supprimé et les droits de vote doivent être révisés.

Mais si l’on assiste effectivement à une « désoccidentalisation » du monde, mais les résistances sont sérieuses. Le G7, sous hégémonie états-unienne, garde une cohérence et une force de frappe. La dédollarisation est un processus long. L’hégémonie du dollar est affaiblie, mais elle n’est pas encore renversée. Le dollar reste dominant, en représentant la moitié du commerce mondial, 90 % des transactions quotidiennes sur le marché des changes et 60% des réserves de change mondiales. Le renminbi a certes progressé depuis 20 ans, mais il ne représente pour l’instant que 7 % des transactions sur le marché des changes.
Via des traités régionaux ou des accords de sécurité, les États-Unis, l’Union européenne et l’Otan sont loin d’avoir abandonné la partie et optent pour une « mondialisation entre amis », chère à la secrétaire au Trésor des États-Unis, Janet Yellen.

Dans cette recomposition des rapports de force mondiaux le risque d’engrenage de nouveaux conflits n’est pas exclu. L’occident capitaliste, promoteur de la guerre économique, estime sa domination sur le monde par trop menacée. Dès lors, il considère que cette domination doit passer non plus seulement par le commerce et la politique, mais par l’usage plus grand de la force.

Le démantèlement des cadres de la sécurité collective et des accords de contrôle de l’armement, l’extension du domaine de la guerre aux fonds sous-marins, à l’espace, à l’intelligence artificielle. Tout cela redessine l’impérialisme et ses outils d’aujourd’hui

Un de ses outils les plus dangereux est l’OTAN, Cette organisation est le bras armé, combiné au bras monétaire que constitue le dollar, d’une reconfiguration du monde au service du capitalisme, particulièrement du capitalisme nord-américain.
La réunion de Vilnius tenue en juillet dernier a montré une nouvelle fois le degré d’agitation d’un capitalisme financier mondialisé, de plus en plus militarisé, au sein duquel l’occident capitaliste cherche à conforter son hégémonie. C’est à la lumière de cette nouvelle « géopolitique » qu’il faut comprendre l’augmentation spectaculaire des budgets militaires de ses membres et la recherche de rivalités.

Ainsi l’Alliance atlantique vise particulièrement la Chine, accusée de tenter de« contrôler des secteurs technologiques et industriels clés, des infrastructures essentielles, des matériaux stratégiques et des chaînes d’approvisionnement ». Cette phrase dit en vérité tous des buts de guerre réels de l’OTAN.

L’heure exige de grandes initiatives de coopération mondiale visant à concevoir une mondialité pour les êtres humains. Les communistes et les progressistes ont une responsabilité particulière pour faire bouger les lignes pour ouvrir des brèches dans la domination du capital et pour construire un autre ordre du monde de peuples souverains et associés.

Il est d’urgent de casser l’engrenage de la guerre en Ukraine et au Proche Orient où seule une solution juste et durable avec la constitution d’un État palestinien aux côtés d’Israël comme le prévoient les résolutions de l’ONU peut mettre fin à cette injustice insupportable dont est victime depuis des décennies le peuple palestinien.

Il est urgent d’agir pour un nouvel ordre de coopération mondiale d’un type nouveau régi par la paix. La paix est un « bien commun » de notre humanité qui ne peut être considérée comme une absence de guerre mais comme un projet politique d’émancipation et qui est à construire dans toutes ses dimensions, sociale, alimentaire, sanitaire et écologique en application avec les objectifs de développement durable de l’ONU.

C’est à ce grand défi que les forces progressistes sont confrontées et qui ne pourra être relevé que dans la justice sociale et la coopération internationale.

En conclusion je ne résiste pas à citer ce grand révolutionnaire qu’a été Antonio Gramsci « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Agissons pour que ces monstres ne surgissent pas.

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