Sinn Fein : un soutien aux forces du progrès en Europe

Publié le 24 novembre 2023

Le 10 et 11 novembre, près de 2 000 délégué·es du Sinn Fein ont convergé vers Athlone, dans le Middland irlandais, pour participer à l’Ard Fheis du parti, sa conférence nationale annuelle. Une délégation du Parti communiste français était présente.

Cette délégation a pu s’entretenir avec la direction du Sinn Fein avec qui nous entretenons de longue date des relations suivies, nourries par notre attachement partagé à une certaine conception de la République mais aussi par de nombreux combats communs, comme contre l’Apartheid, pour l’indépendance de la Palestine mais aussi contre toutes les dominations coloniales. Première colonie britannique et l’un des derniers restes de l’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, l’Irlande a connu dans sa chair les effets de l’impérialisme, comme les ont connus nombre de militantes et de militants communistes français se battant contre l’impérialisme de notre bourgeoisie. Les camarades du Sinn Fein ont eu à cœur de rappeler l’honneur du PCF et se sont longuement enquis de la situation en France mais aussi dans les territoires d’Outre-Mer.

Elle a aussi pu suivre les débats. À mesure que s’égrènent les 190 motions, on est frappé par l’absence de débats ou le faible nombre de motions contradictoires. Pratiquement toutes les motions soumises ont été adoptées par l’assemblée, à tel point que l’auteur de ces lignes aura bien retenu la formule irlandaise « Tá sé glactha » (la « motion est adoptée ») et, à ce jour, ignore toujours la formule inverse. Loin d’être le signe que le parti n’aurait rien à dire ou serait sclérosé, cela reflète sa force et le moment historique dans lequel il se trouve. Le parti est prêt à gouverner et dispose d’ores et déjà d’un programme solide et crédible. Les différentes motions portaient ainsi moins sur des débats de fond que sur des mesures programmatiques précises.

La conférence est une démonstration de force pour le parti qui entend montrer au peuple irlandais et au monde qu’il est capable de gouverner et de faire mieux que le Fine Gael et le Fianna Fáil, les deux partis de centre-droit qui alternent au pouvoir sans discontinuer depuis plus de 100 ans et que si peu oppose, sinon leur position durant la guerre de libération contre la Grande-Bretagne. Cette revendication du Sinn Fein n’est pas une affirmation de matamore : le peuple irlandais aspire au changement et à sa réunification. Le Sinn Fein est en effet d’ores et déjà la première force en Irlande du Nord et sur le territoire de la République et se renforce d’élections en élections.

En Irlande du Nord, il dépasse pour la première fois le Democratic Unionist Party (DUP), le très extrémiste parti protestant. Selon l’Accord du Vendredi Saint qui en 1998 a mis fin à la guerre civile en Irlande du Nord, le Sinn Fein devrait donc former le gouvernement. Néanmoins, l’accord prévoit aussi que les différents ministères soient partagés entre l’ensemble des partis représentés à l’assemblée d’Irlande du Nord, pour mener la politique de la majorité. Actuellement, le DUP devrait donc nommer un Vice-Premier Ministre, ce qu’il se refuse à faire avec la bénédiction du gouvernement britannique. Depuis le 7 mai 2022, l’Irlande du Nord n’a donc pas de gouvernement et est de facto directement dirigé par Londres. À la conférence, le discours de la First Minister Designate, Michelle O’Neill, a été bruyamment applaudi. Dans ce discours, elle rappelle que le Sinn Fein est prêt à gouverner et que le DUP dénie aux habitantes et habitants des six comtés du Nord leur droit souverain de se gouverner eux-mêmes, mais aussi des améliorations immédiates de leur vie quotidienne.

La délégation du Parti communiste français a rappelé à la direction du Sinn Fein sa lutte pour la paix et le respect de la souveraineté du peuple irlandais en Irlande du Nord. Pierre Laurent a ainsi déposé au nom du groupe CRCE le 31 mai une proposition de résolution européenne invitant le Gouvernement à agir au niveau européen et international pour appuyer la relance du processus de paix et de réconciliation entamée par l'accord de paix pour l'Irlande du Nord, notamment en faisant pression sur le gouvernement britannique pour que celui-ci respecte sa signature et veille à faire respecter l’Accord du Vendredi Saint. Même édulcorée par les rapporteurs socialistes, la majorité LR au Sénat soucieuse de ne pas fâcher leurs alliés à Westminster. Nous avons assuré le Sinn Fein que nous continuerons de chercher à faire pression sur le gouvernement français qui a un devoir historique à cet égard, puisque la France est, depuis le Brexit, le plus proche voisin européen de l’Irlande.

Dans le territoire de la République d’Irlande, le Sinn Fein est déjà la première force et il aura fallu l’alliance du Fine Gael, du Fianna Fáil et des Verts pour les empêcher de former un gouvernement. La vieille alternance de théâtre entre le Fine Gael et le Fianna Fáil a vécu. Décrédibilisés par leur inaction face à la flambée du coût de la vie, ils anticipent une défaite historique en 2024 et le Sinn Fein espère atteindre la majorité absolue ou, dans le pire des cas, être en mesure de gouverner avec les travaillistes, les sociaux-démocrates et People Before Profit. Au cœur de son programme mis en avant par Mary Lou McDonald dans son discours final, retransmis en direct à la télévision, le Sinn Fein met en avant la construction de 100 000 logements sociaux en cinq ans et un moratoire de trois ans sur les hausses de loyer, mais aussi la fin du système à deux vitesses qui permet aux détenteurs et détentrices d’assurance privée d’accéder aux services médicaux publics plus vite que celles et ceux qui ne disposent que de l’assurance publique. Ces luttes pour un logement digne et abordable, arraché au marché, ainsi que pour un système de santé public universel sont au cœur de la lutte des communistes en France. C’est donc avec intérêt que nous regarderons l’expérience irlandaise et c’est avec fraternité que nous avons dit au Sinn Fein être prêts à échanger.

Une future victoire du Sinn Fein dans le territoire de la République d’Irlande offrirait un allié de choix aux progressistes d’Europe et du monde. Comme l’a rappelé le député Matt Carthy, responsable à l’international du Sinn Fein, « nous avons bien conscience que nous serons le seul gouvernement socialiste en Irlande et que nous aurons à affronter les institutions européennes pour desserrer le carcan des règles budgétaires et pouvoir mener notre programme. » Le gouvernement actuel semble d’ailleurs bien décidé à laisser passer les élections européennes avant d’organiser les élections générales afin de ne pas laisser au Sinn Fein la possibilité de nommer un commissaire européen qui leur serait favorable. Quoi qu’il arrive, le Sinn Fein sera toutefois un soutien de poids aux forces du progrès au niveau européen. Alors qu’il dispose actuellement d’un député européen sur les 11 que compte actuellement l’Irlande, le Sinn Fein vise entre 5 et 8 député·es sur les 13 dont dispose l’Irlande à la suite du Brexit.

Kevin Guillas-Cavan

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