Publié le 05 octobre 2023

A l’heure où ces lignes sont écrites, au moins 100 000 Arméniens du Haut-Karabakh ont été contraints de fuir en Arménie. L’Artsakh est vidé à la fois de ses habitants et de sa substance politique, après la décision des autorités de la république d’en dissoudre les institutions au 1er janvier 2024.

La dictature au pouvoir en Azerbaïdjan a publié une liste de 300 noms de personnes recherchées. Les premières arrestations de responsables politiques de l’Artsakh ont déjà commencé et on ne peut que nourrir les plus vives inquiétudes sur leur sort.

La liquidation de l’Artsakh a des résonances internationales. Il nous faut agir urgemment en raison de tout ce signifie le Haut-Karabakh.

L’Artsakh, c’est la lutte du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, portée entre autres par les communistes dès l’époque de la Révolution de 1917.

C’est en effet un pays qui disparaît sous nos yeux. Il ne s’agit pas d’une « réintégration » à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, mais d’une invasion suivie d’une épuration ethnique prélude à une annexion. Il s’agit d’un pays indépendant, dont le Sénat français demanda la reconnaissance en novembre 2020, sur l’impulsion entre autres du PCF. Plus anciennement, une résolution du Parlement européen de 1999 avait pris note de la déclaration d’indépendance du Haut-Karabakh immédiatement après celle des anciennes républiques soviétiques. Cela ne vient pas de rien, mais de l’action des luttes du peuple arménien pour son droit à la liberté et la souveraineté. L’Artsakh n’a jamais appartenu à l’Azerbaïdjan indépendant. La question du Haut-Karabakh telle qu’elle a été formulée dans les luttes contemporaines s’est nourrie de la force propulsive de l’aspiration révolutionnaire pour les droits des peuples, confrontée aux contre-révolutionnaires locaux et aux interventions impérialistes extérieures. Dans le contexte du pouvoir impérial russe et de la Révolution en Transcaucasie, ces dernières prirent les traits de l’intervention d’abord ottomane et allemande, puis britannique, qui exacerbèrent les antagonismes locaux sur fonds de rivalités impériales. Ce sont les Britanniques qui appuient le gouverneur azéri contre lequel les Arméniens s’insurgent en 1919. Dès 1920, les Arméniens de Chouchi (2e ville et capitale historique de l’Artsakh) sont massacrés par les armées contre-révolutionnaires de l’Azerbaïdjan et leurs protecteurs turcs qui brandissent des motifs ethnicistes et religieux. Ce sont les mêmes qui liquidèrent deux ans plus tôt la Commune révolutionnaire de Bakou, dirigée par Stepan Chahoumian, cherchant ainsi à briser la lutte pour une Transcaucasie multiethnique et révolutionnaire. Rappelons que la capitale du Haut-Karabakh, Stepanakert, fut baptisée en l’honneur de ce dernier en 1923. C’est dans le cadre de la Commune de Bakou que le conseil des commissaires du peuple du Haut-Karabakh proclame une première fois l’indépendance du territoire en juillet 1918. Ce sont donc les pouvoirs bolcheviks locaux qui apportèrent une solution politique, en application du principe du droit des peuples à l’autodétermination et dans la dynamique du congrès des peuples d’Orient réuni à Bakou en septembre 1920. En novembre 1920, le comité révolutionnaire d’Azerbaïdjan reconnaît l’appartenance du Haut-Karabakh en tant que partie intégrante de la république soviétique d’Arménie ; ce qui confirmé par le Conseil national de la République Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan en juin 1921 puis par le bureau caucasien du Parti communiste de Russie. Staline, commissaire du peuple aux Nationalités, viole les principes d’autodétermination des peuples et impose le rattachement de la région à la RSS d’Azerbaïdjan, essentiellement pour des motifs de politique extérieure, afin de faciliter l’établissement de relations avec la Turquie et de briser par là l’isolement diplomatique du pouvoir soviétique. L’histoire n’en reste pas là. En 1965, une pétition de 45 000 signatures adressée au Comité Central du PCUS demande le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie. Le combat pour l’autodétermination reprend durant la Perestroïka. En réponse de quoi, les autorités de l’Azerbaïdjan, encore soviétique, répondent par des pogroms à Soumgaït (février 1988) et à Bakou (au moins 90 morts et 700 blessés en janvier 1990). Le 2 septembre 1991, trois jours après la proclamation d’indépendance de l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh fait de même, en application de la loi soviétique du 3 avril 1990 « relative à la résolution des questions liées à la sécession d’une république soviétique de l’URSS ». C’est aussi en application de cette loi que le 10 décembre 1991 l’indépendance est ratifiée par référendum, en présence de la presse internationale. En réponse de quoi, l’armée de l’Azerbaïdjan commence une guerre qui fera, entre 1991 et 1994, plus de 35 000 morts. Le cessez-le-feu de 1994 fut violé une première fois par l’Azerbaïdjan en 2016, puis surtout lors de la guerre des 43 jours de l’automne 2020. L’histoire et la lutte courageuse du peuple arménien est donc celle du droit des peuples à l’autodétermination dans laquelle les communistes d’Arménie et d’Azerbaïdjan, portés par la révolution de 1917 et ses principes d’autodétermination des peuples, ont joué un rôle important.

Le Haut-Karabakh et l’Arménie font aussi écho à l’histoire de la gauche française, depuis les massacres commis par les autorités ottomanes à partir de 1894. C’est l’occasion de relire le discours majeur de Jaurès du 3 novembre 1896, qui donne à la question du peuple arménien et des menaces existentielles auxquelles il fait face toute sa dimension d’universalité. En se fondant sur les informations recueillies par l’ambassade de France à Constantinople, Paul Cambon, que cherche à étouffer le gouvernement d’alors, Jaurès entrevoit le phénomène génocidaire et en analyse les mécanismes, en parlant de « guerre d’extermination » organisée par le gouvernement impérial ottoman. Il dénonce l’hypocrisie et la lâcheté des puissances impérialistes européennes : le sultan « a pensé, messieurs, et pensé avec raison, qu’il n’avait, pour aboutir à ce dessein, qu’à mettre l’Europe devant le fait accompli, devant le massacre accompli. Il l’a vue hésitante, incertaine, divisée contre elle-même, et pendant que les ambassadeurs divisés en effet, et impuissants le harcelaient, en pleine tuerie, de ridicules propos de philanthropie et de réformes, il achevait, lui, l’extermination à plein couteau, pour se débarrasser de la question arménienne, pour se débarrasser aussi de l’hypocrite importunité d’une Europe geignante et complice comme vous l’êtes ». Avant d’éreinter « la faillite morale de la vieille Europe chrétienne et capitaliste », et d’appeler à une action de la France au nom des principes universels de la liberté et de l’émancipation des peuples, en transformant radicalement le sens de l’action internationale, en faisant intervenir les peuples dans la politique internationale, et en s’en prenant à la diplomatie secrète : « il faut que partout le prolétariat européen prenne en mains cette cause même. Il faut que partout, il manifeste son indignation et sa volonté, et qu’il oblige ainsi les puissances misérables, qui, pour ne pas se dévorer entre elles, laissent assassiner tout un peuple, à accomplir leur devoir d’élémentaire humanité avec un ensemble qui supprimera toute possibilité de résistance et de conflit, et qui conciliera l’œuvre de paix et l’œuvre de justice ». On voit à quel point cela fait écho à la situation d’aujourd’hui. Plus tard, c’est Jean Longuet et Marcel Cachin qui dénoncent les premiers dans l’Humanité le génocide de 1915. Marcel Cachin fait témoigner l’écrivain et dirigeant Dachnak Avedis Aharonian devant la Commission des affaires extérieures de la Chambre des députés. Cette bataille aura une conséquence concrète : la France fut la seule à agir concrètement alors, en sauvant les Arméniens du Musa Dagh qui résistaient héroïquement contre les bandes de tueurs.

Aujourd’hui comme au temps de Jaurès et de Cachin, c’est donc aussi une histoire de pusillanimité internationale. Cette pusillanimité a le prix du gaz, comme l’a prouvé l’accord de la honte conclu entre l’UE et l’Azerbaïdjan. C’est une faute irréparable commise par la commission Van der Leyen. Une sanction à la hauteur s’impose lors des prochaines élections européennes ! Qui a réagi lors de la guerre des 43 jours déclenché par le pouvoir azerbaïdjanais, épaulé par des mercenaires djihadistes  ? Qui s’est ému du fait que la dictature en place à Bakou, dirigée par Aliev, père et fils, n’a jamais fait mystère de son projet de reconquérir les armes à la main le Haut-Karabakh ? Qui s’est ému du blocus criminel imposé à l’Artsakh par le pouvoir de Bakou, en dépit de l’appel de la Cour Pénale Internationale qui dénonçait en février 2023
« risque réel et imminent » pour la « santé et la vie » pour les Arméniens du Haut-Karabakh ? Qui s’est ému du fait que la doctrine officielle de cette dictature ne considère les Arméniens que comme des « Albanais arménisés » et prétend qu’il n’y a plus d’Arménie légitime depuis la disparition du dernier État arménien médiéval en 1375 (dont le dernier souverain, d’ailleurs, s’est réfugié … en France avant d’avoir les honneurs de la nécropole royale de Saint-Denis) ? Aliev ne fait pas mystère de sa volonté d’établir par la force une continuité territoriale avec l’enclave azerbaidjanaise du Nakhitchevan. Sa rencontre avec son allié Erdogan dans ce territoire est lourde de sens. Il annonce déjà ses ambitions de conquérir la province arménienne du Syunik. Le territoire arménien est d’ailleurs régulièrement violé depuis l’automne 2020, ce qui rend inopérant l’argument qu’il ne s’agirait que d’une affaire intérieure à l’Azerbaïdjan et non d’une question internationale. Le Haut-Karabakh n’est qu’un début si rien n’est fait pour arrêter le régime au pouvoir à Bakou. Aujourd’hui comme hier le peuple arménien demeure seul. Les bonnes paroles ne suffisent pas à briser cet isolement.

C’est une histoire de recompositions de rapports de force internationaux, dont le peuple arménien est la victime. L’idéologie pan-turciste du pouvoir azerbaïdjanais, qu’il partage avec Erdogan, n’est pas une simple vue de l’esprit s’appuyant sur une exacerbation du discours ethniciste et religieuse. C’est également un outil pour une politique de recomposition des rapports de force dans la région, alors que la Russie est enlisée dans sa guerre criminelle contre l’Ukraine. L’utilisation de l’arme du gaz et des 2 600 milliards mètres cubes de gaz que recèlent les réserves de l’Azerbaïdjan, dans le contexte des conséquences de la guerre en Ukraine, est un outil fort d’une politique de puissance régionale voire internationale. Le développement du « corridor gazier sud-européen » depuis une décennie, au mépris des impératifs environnementaux, est une priorité pour les pouvoirs de Bakou et d’Ankara, trop heureux de voir l’Union Européenne venir quémander des hydrocarbures.

C’est enfin une histoire de solidarité internationale. Les Arméniens sont aux prises avec les mêmes mécanismes et les mêmes acteurs que le peuple kurde, alors que le dictateur Erdogan renforce les attaques contre le Nord-Est de la Syrie. En septembre, selon les forces kurdes, les forces turques et leurs supplétifs locaux ont menés 91 attaques contre Afrin et Shehba. C’est aussi le cas pour Chypre où en août les forces d’occupation ont attaqué les positions des Casques bleus déployés sur la ligne verte de démarcation. Tout cela sans que personne ne réagisse.

De tout cela, l’Artsakh est le nom. Ce qui impose une réaction à la hauteur. Une tribune d’élus parue dans Le Monde le 1er octobre, signée par Fabien Roussel, formule des propositions concrètes :

  • Le déploiement d’une force d’interposition sous l’égide de la communauté internationale en application du chapitre VII de la Charte des Nations Unies

  • La prise de sanctions économiques contre le régime d’Aliev.

Ce sont assurément des propositions que le gouvernement français doit entendre urgemment !

Vincent Boulet
responsable des relations internationales

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